Le choc culturel n’a pas besoin de douanes

Avril 2013, c’est ma dernière journée complète à Inuvik avant de quitter les Territoires du Nord-Ouest. Je m’applaudis intérieurement d’être allée faire un tour à la messe pour ouerrer l’intérieure de la fameuse igloo church, car c’est grâce à ça que j’ai eu un lift avec le curé pour aller passer le reste de la journée dans le village de Tsiigehtchic, à 120 kilomètres de là.
J’ai quelques heures à errer dans cette communauté gwich’in pendant que le curé fait sa messe et ses visites. Je vois une affiche faite sur un côté de boîte de carton avec du crayon feutre noir qui indique que Irene’s Restaurant est quelque part. Ça adonne bien, j’ai faim! Et ma barre de chocolat, justificatrice classique de mes méticuleuses visites dans tout magasin de village, ne suffit plus. Alors je cherche le resto local. Clairement pas l’ombre d’un resto dans ce village de même pas 200 personnes. Sauf l’affiche en carton sur un poteau au milieu d’une rue. Je demande à un des rares passants s’il y a un restaurant dans le coin, et il m’indique la maison de Irene. Une maison bleue avec une longue rampe d’accès et sur le garde sont étendues trois peaux de castors. J’ai castor en tête mais ça peut être pas mal d’autres animaux à fourrure foncée, je sais pas, je connais pas ça, j’en ai vu juste un en vrai, de loin, en Gaspésie et il avait tous ses morceaux. En échange de 10$ j’ai mangé une genre de soupe de je-sais-pas-quoi, et un dessert aux petits fruits peut-être locaux ou peut-être pas locaux pantoute, directement dans la cuisine d’une dame âgée dont je ne parlais pas la langue, mais qui me semblait bien sympathique dans les quelques mots d’anglais qu’on a pu échanger. Disons que c’est loin de toutes formes de restaurants que j’avais pu croiser jusqu’à maintenant.
Pour une première fois ce sentiment d’être au bout du monde sans traverser de frontière. Pour pas la dernière fois cette mi-gêne-mi-colère de pouvoir converser sans problème en Espagne ou au Brésil, mais pas dans de nombreux villages du pays où je suis née.

***

Novembre 2017, ça fait même pas un mois que je suis dans le village, dans ma Côte-Nord natale, dans ma Basse-Côte chérie que je connais déjà bien vu ma douzaine de voyages dans les dernières années. Mais j’avais jamais été ici en novembre. En fin de matinée le 11 novembre, tout le monde est appelé au gymnase de l’école. Je suis fort probablement la seule sans coquelicot sur mon chandail. Les ados qui font partie des Junior Rangers sont à l’avant, lisent quelques textes de remerciement, font une marche officielle avant le Ô Canada que toutes les lèvres sauf les miennes semblent connaître par coeur. Les gens dans l’assistance semblent touchés, la madame de la radio est sur place avec son enregistreuse, tout le monde est sérieux, solennel, tout le monde se souvient.
Moi je tente de me rappeler à quel âge j’ai su que le Jour du Souvenir était autre chose qu’un nébuleux jour de congé pour le bureau de poste…20 ans? 25 ans? Pas certaine. C’est surréel à quel point ce moment est déstabilisant. Fallait-tu que je porte le coquelicot? Faut tu que je dise merci à quelqu’un? À quoi je suis supposée penser pendant la minute de silence? Est-ce que je suis insensible à une cause? Impolie? C’est quoi les codes de ça? Pourquoi je les connais pas? J’aurais peut-être dû porter le coquelicot.
Je le mettrai l’année suivante, juste avant la cérémonie, en me sentant comme une ado de région qui étire son café Starbucks juste pour marcher plus longtemps avec dans les mains quand elle va en ville, quand tu le sais que ça fit pas vraiment, mais ça l’air que c’est de même que ça marche.
Je suis dans ma région natale, à tout de même près de1000 km de ma ville d’origine, intriguée comme quand j’observais les aînés tourner des roues de prière au monastère près de mon auberge de jeunesse à Xiahe, en Chine. Là, je suis à St-Augustin, dans ma Côte-Nord où j’ai passé mes 17 premières années.
Je manque tu de respect? De culture? De reconnaissance? Je devrais être gênée je pense?! Je regarde tous ces gens qui commentent sous les photos de militaires locaux que la radio locale partage depuis une semaine, il y a un sentiment de fierté et de reconnaissance qui m’échappe totalement. Ça fait quatre 11 novembre que je passe en Basse-Côte et à chaque fois la distance du jour entre la culture locale et moi s’agrandit comme si je suivais des locaux en motoneige sur un grand bout droit de la trail par une journée ensoleillée sans vent.
C’est beau, mais c’est trop étranger à moi pour que j’y participe en me croyant. C’est beau comme on trouve belle une fête locale dans une langue qu’on ne comprend pas dans un pays qu’on visite qu’une seule fois dans sa vie. On se tait, on observe, on sait que c’est loin de nous et on garde une distance pour les laisser vivre leur moment dans le respect, sans se dire qu’on doit absolument être des leurs.

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